Une des règles générales du progrès technique, c’est que ce n’est pas nécessairement la techno la plus riche en fonctionnalités, la moins chère, ou la plus accessible qui atteint la masse critique d’utilisateurs. En fait, c’est plutôt la technologie la plus simple d’utilisation.
Je cite fréquemment Youtube en exemple, car Youtube n’était pas le premier site à proposer de la vidéo sur le net. Diable, le porno le faisait depuis 5 ans lorsque Youtube est arrivé, et les techno-geeks le faisaient depuis 10 ans. Il y avait au moins une douzaine de façons ordinaires de partager de l’audio numérisé et des vidéos en ligne avec les autres.
À ce jour, l’histoire nous apprend que cela prend environ dix ans, depuis la conception d’une technologie, ou de l’application d’une technologie, avant que quelqu’un trouve la recette miracle qui rend cette technologie assez simple à utiliser pour que ça prenne.
Il serait indélicat de ne pas mentionner Napster dans ce contexte. J’ai commencé à échanger des fichiers sur FidoNet avec un modem 2400 bps en 1989. Textes, musique, images. C’était rudimentaire, mais nous le faisions. Quand un nouveau protocole appelé TCP/IP a débarqué vers 1995, nous avons tous migré. Puis en 1999, Napster est arrivé… et d’un coup, tout le monde s’est mis à échanger des fichiers musicaux. DC++ et d’autres imitations ont fait en sorte que nous partagions tout ce que nous voulions.
Le partage de musique a mis dix ans à s’emballer, grâce à Napster. Le partage de vidéos a mis 10 ans à devenir assez simple. Donc si vous voulez prédire la prochaine bataille, regardez ce que les geeks font en ce moment même, ce qui est obscur et qui n’a pas encore pris ; quelque chose avec des cas d’utilisations très claires et séduisantes, lorsque ça deviendra suffisamment simple.
Voici ce qui est sur mon radar : le système bancaire. Il existe au moins une douzaine de différentes variantes de monnaies chiffrées et décentralisées [Ndlr : ce sont des monnaies dématérialisées qui fonctionnent à l'aide de logiciels et d'algorithmes de sécurisation, le tout sans banque centrale], et de systèmes de transaction, très sophistiqués et totalement incompréhensibles, tels que Ripple, BitCoin, ecash, et d’autres.
De la même façon que BitTorrent a rendu l’industrie du copyright obsolète en un clin d’œil, ces systèmes vont naturellement rendre les banques obsolètes. Eux, ou leurs successeurs, vont atteindre un point de basculement dès que quelqu’un les rendra simples d’utilisation. La technologie est là, les scénariis d’usages sont là — et l’agacement vis-à-vis des grosses banques ne manque pas. Ce n’est plus qu’une question de facilité d’utilisation.
Quand ce basculement arrivera, il n’y aura plus aucun point de contrôle central dans l’économie. Ce sera comme si l’on revenait une nouvelle fois au temps où tout le monde faisait commerce en espèces, le bon vieux cash, anonyme. Alors pourquoi cela donne-t-il l’envie aux gouvernements de murer l’Internet ?
Jusqu’à maintenant, du point de vue des gouvernements, quelques-uns de leurs amis se plaignaient du marasme des ventes de CDs, et ils leur ont donné quelques miettes d’avantages législatifs pour qu’ils la bouclent. Mais comment pensez-vous qu’ils réagiront lorsqu’ils réaliseront qu’ils ont perdu leur capacité à prélever des impôts ?
Imaginez les ramifications de cela pendant un instant. Les gouvernements dans le monde sont sur le point de perdre leur capacité à regarder dans l’économie de leurs citoyens. Ils risquent de perdre leur capacité à saisir des actifs, ils risquent de perdre leur capacité à collecter des dettes. L’usage de la force dans le monde ne sera d’aucune aide : tout est chiffré, et détruire un ordinateur avec toute la puissance de feu policière possible ne servira à rien.
Toutes les armes du monde seront inutiles face à la capacité des gens à conserver leur économie chiffrée pour eux. Elles n’y feront pas la moindre égratignure.
Si vous pensiez que les guerres sur la connaissance et la culture étaient déjà intense et importantes, je crois que nous allons voir des événements bien plus intéressants se dérouler durant la décennie à venir. Ce que nous allons voir, c’est l’émergence de ce que j’appelle l’« économie en essaim », une économie décentralisée et incontrôlable où un emploi à vie n’est plus essentiel à chaque être humain. Et je prédis que cela redéfinira la société d’une façon immensément plus importante que la possibilité de télécharger gratuitement de la musique de rap.
Photos flickr swanksalot ;
jajacks62
bixentro
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Bitcoin: de la révolution monétaire au Ponzi 2.0
[APP] une autre monnaie est possible : une BD augmentée
Monnaies virtuelles: une révolution fiscale?
Centralisation implique hiérarchisation implique émergence de structures de domination et réciproquement.
L’anarchisme, du moins tel que je le comprends […] est une tendance de la pensée et de l’action humaine qui cherche à identifier les structures d’autorité et de domination, à les appeler à se justifier, et, dès qu’elles s’en montrent incapables (ce qui arrive fréquemment), à travailler à les surmonter, écrit Chomsky.
J’aime cette définition de l’anarchie. Elle situe comme anarchistes ceux qui se sont opposés à l’esclavage ou ceux qui se sont opposés à la domination des hommes sur les femmes. Nous avons non seulement pour devoir de perpétuer ces luttes anciennes mais nous devons en entreprendre de nouvelles car des hommes imaginent sans cesse de nouvelles structures de dominations.
Au début des années 1980, Xerox introduit un point de centralisation au AI Lab du MIT. La société y installe une imprimante laser prototype sans en fournir le code du driver.
Xerox en ne révélant pas le code introduit un goulet d’étranglement. Il faut passer par Xerox au moindre problème et subir la logique de fonctionnement décidée par Xerox.
Xerox a introduit de la rareté là où les programmeurs avaient toujours connu l’abondance. Xerox s’est placé au-dessus d’eux, les a mis en situation de dépendance.
Alors âgé de 27 ans, Richard Stallman se sent pris au piège. Il en déduit que la privatisation du code informatique est une atteinte à sa liberté de programmeur et d’usager des ordinateurs et de leurs périphériques.
Xerox justifie l’instauration de cette structure de pouvoir au nom du droit commercial. Est-elle justifiée ? Non pense Stallman et il trouve une manière de l’abattre : créer des logiciels libres et ouverts pour que la culture informatique puisse se développer et que chacun de nous soit maître de ses ordinateurs et de ses périphériques.
Depuis il passe sa vie à lutter contre la réduction artificielle de l’abondance du code informatique, et plus généralement de tous les codes culturels.
Dans l’économie, l’argent remplace les lignes de codes et nous nous trouvons dans une situation comparable. Certains opérateurs ont le pouvoir d’injecter de l’argent supplémentaire, presque à volonté.
Beaucoup de gens croient que ce pouvoir est dévolu aux banques centrales et admettent leur légitimité, puisqu’elles émanent du peuple, bien que de manière très indirecte.
Il ne s’agit pas de condamner en bloc toutes les structures de pouvoir. Certaines peuvent être nécessaires, d’autant quand la grande majorité d’entre nous les accepte. Par exemple, la police.
En revanche, quand les banques créent l’essentiel de la masse monétaire selon le mécanisme de l’argent dette, le peuple ne le leur a pas concédé ce droit. Elles se le sont approprié.
Ces points d’émergence de l’argent frais sont peu nombreux, privés et fermés aux yeux de la plupart d’entre nous. Nous avons donc bien des structures de pouvoir qui font la pluie et le beau temps dans l’économie.
Ces points centralisés de création monétaire peuvent-ils se justifier ? Est-il possible de s’en passer ? Oui, par exemple en faisant de chacun de nous des émetteurs de monnaie, selon de principe du dividende universel, en accord avec les mécanismes théorisés, par exemple, par Stéphane Laborde dans sa Théorie relative de la monnaie.
Il est intéressant de remarquer qu’une telle création monétaire distribuée, selon un code monétaire ouvert, n’est possible qu’en s’appuyant sur les logiciels eux-mêmes ouverts. Stallman a lancé un mouvement qui dépasse de loin le seul cadre informatique.
Dès que nous nous trouvons face à une structure pyramidale nous devons nous interroger au sujet de sa nécessité. Chaque fois que nous pouvons lui trouver un substitut, nous sommes en passe de gagner en liberté (comme les esclaves, les femmes, les programmeurs…).
En trouvant un moyen d’éviter le point d’étranglement que constitue une pyramide, nous gagnons en fluidité. L’information ne monte plus avant de redescendre, elle circule transversalement. Nous n’attendons plus l’aval d’un supérieur, et du supérieur du supérieur, avant d’agir mais juste celui de nos pairs.
Encore une fois, l’informatique a son rôle à jouer. En nous aidant à nous interconnecter, à tracer des réseaux sociaux de plus en plus dense, elle favorise la création d’organisations réticulaires qui peu à peu cassent les hiérarchies : circulation transversale de l’information, auto-organisation, accroissement de l’intelligence collective…
Plus cette complexité sociale augmente, plus le management top-down devient difficile comme je le montre dans L’alternative nomade. Il coûte de plus en plus cher, passe souvent par le développement de l’antipathie, devient difficile à supporter pour la plupart des gens.
Dans un monde complexe, les pyramides ont ainsi de plus en plus de mal à se justifier… et leur maintient n’est possible qu’avec une dépense d’énergie prohibitive. Progressivement, avec le développement de la complexité sociale, les pyramides ne peuvent que se déliter. Chaque fois qu’elles abdiquent, nous gagnons en liberté.
Le combat pour le logiciel libre et pour la monnaie libre se situe dans ce cadre plus général du passage des organisations centralisées aux organisations réticulaires. Il est en train de se répandre partout. Par exemple, quand les paysans vendent en direct leur production ils s’attaquent à la pyramide de la grande distribution.
Crédit photos cc FlickR : argo_72, - FrOsT-, jirotrom.
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Article initialement publié sur le blog de Thierry Crouzet.
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Je n’ai pas voté une nouvelle fois et je ne voterai pas tant que la démocratie ne sera qu’un simulacre. J’ai dans Le peuple des connecteurs, et plus tard, exprimé des raisons théoriques pour ne plus voter (impossibilité de prévoir, impossibilité de contrôler la complexité, impossibilité de gouverner…), s’y ajoutent des raisons contestataires. Plus nous serons nombreux à ne pas voter, à refuser de choisir entre imbéciles et andouilles, mieux nous titillerons ceux qui effectuent encore ces choix stupides et qui nient notre liberté de choix. Un jour, un seuil d’abstention sera franchi qui fera s’écrouler un système représentatif exsangue.
Hier, dans le Languedoc, j’ai accompagné ma femme au bureau de vote. Elle a donné sa voix à Europe Écologie, c’est le choix que j’aurais fait si j’y avais été contraint. Non pas pour les plébisciter, mais pour me soustraire à leurs adversaires.
Dimanche prochain, ma femme aussi n’ira pas voter. Comment pourrait-elle choisir entre Frêche (extrême droite de type mitterrandien), UMP (extrême droite déguisée) et FN (extrême droite assumée) ? Elle ne votera pas et je suppose avec elle tous ceux qui ont choisi les Verts, le PS officiel ou la gauche dure. L’abstention devrait être en toute probabilité plus forte dans ma région.
Si les gens avaient du plomb dans la tête, il devrait en aller partout de même. Regardez les chiffres. Vous sommez les voix écologistes et Modem et vous arrivez au score de Bayrou en 2007, autour de 18%. Un hasard ? Je n’y crois pas. Parmi, ceux qui s’expriment, il y a 18 % de gens qui souhaitent une autre forme de politique. Et quand j’entends Cohn-Bendit se situer à gauche, je rigole.
Tu n’as rien compris. Si j’avais voté pour toi, et ma femme a voté pour toi, j’aurais voulu signifier mon rejet de la droite et de la gauche, mon rejet de l’ancien axe d’opposition. Alors quand tu t’allies avec ceux que je rejette, je ne peux pas te suivre.
Je me souviens d’une conversation en juin dernier, sur une terrasse parisienne, avec Sandrine Bélier, toute nouvelle eurodéputée écologiste. Je lui disais alliez-vous avec la gauche et c’est la mort. Elle me jura « jamais ». L’alliance, un an plus tard, vous l’avez déjà faite. Croyez-vous que les gens qui ont pu voter pour vous veulent de cette régression vers un programme commun ? Vous êtes bien comme les autres, seul le pouvoir vous intéresse… et ces petits avantages.
Alors on me dit que ne pas voter favorise le Front national. C’est quoi cette théorie ou plutôt cette rhétorique ? En 2002, au premier tour de la présidentielle : 28 % d’abstention. C’est peut-être beaucoup pour une présidentielle, mais on est loin des 53,5% des régionales 2010. Le Front national ne progresse pas avec l’abstention mais, comme l’abstention, avec l’inanité de nos politiciens. Ne confondons pas les causes et les effets.
Ne pas voter me paraît aujourd’hui la seule manière de militer pour une autre forme de politique. Ne pas voter n’est pas un désengagement, mais un refus des choix restreints qui nous sont offerts. Il faut ajouter au 18 % de ceux qui choisissent la troisième voix peut-être 30 ou 40 % de Français supplémentaires, ceux qui ne votent pas par dégout. La troisième voie est majoritaire en France et elle n’a aucun moyen de s’exprimer, sinon un jour, peut-être, par une insurrection généralisée.
Mais alors pourquoi personne n’arrive à incarner cette troisième voie ? C’est la seule question qui me paraît aujourd’hui intéressante. Bayrou tente et il sombre dans le narcissisme napoléonien. Europe écologie tente et s’acoquine avec la gauche. Rien de surprenant.
Cette troisième voie peut-elle être incarnée par un parti, par des candidats, par un présidentiable ? J’en doute. Si tous ces gens qui ne se reconnaissent plus dans la politique traditionnelle ont développé leur individuation, comme je le suppose, ils ne peuvent plus s’identifier à des totems tutélaires, ces doudous pour adulte, espèces d’individus transactionnels de pacotille.
La représentation absolutiste de nos démocraties n’est plus une forme qui convient à l’homme émancipé du XXIe siècle. Nous devons basculer vers une démocratie distribuée, une démocratie P2P, une démocratie de la responsabilité individuelle.
Utopie ? Préférez-vous le chaos qui se prépare quand les insatisfaits franchiront par leur nombre un seuil critique ? Nous changeons, le monde change autour de nous, la politique ne peut pas rester immuable, sinon de la fracture le sang coulera.
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> Article initialement publié sur “Le Peuple des Connecteurs”
> A lire sur le sujet mais avec l’opinion inverse, les articles de Seb Musset: avant le scrutin, et après /-)